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Notre Ministre, M. Med Bedjaoui, nous a agreablement surpris par son penchant artistique.

Les deux articles qui suivent ( celui de cette page et celui de la page suivante) ont réellement attiré mon attention sur les sujets respectifs qu'ils mettent en débat. Je vous les propose en intégralité.

 

Cet article a ete pris du journal Le Quotidien d'Oran

 

 

 

Une valeur en or

Mohamed Bedjaoui

 Ministre d’Etat, Ministre Des Affaires Etrangères

 

 

 

L’objet qui nous préoccupe est en vérité étrange. Il pourrait susciter plus d’une interrogation chez l’homme de la rue, ordinairement habitué à attribuer au mot «patrimoine» un sens physique, immédiatement concret. Nous nous occupons quant à nous d’un patrimoine dit «immatériel»: la formulation peut donc étonner !

Dans le halètement d’une action juridique qui devait matérialiser l’acte de naissance de la Convention du 17 octobre 2003, je n’avais pas personnellement pris garde au beau paradoxe qui transfigurait l’immatériel éthéré en matériau lourd et dense, quelque chose que l’on voulait recenser, comptabiliser, rentabiliser.

 Quel poids pourtant ! Combien pèsent en effet les créations de quelque deux cents milliards d’être humains qui se sont, depuis la nuit des temps, succédé sur la Terre ? Combien de pesées seront nécessaires pour prendre en charge les productions de vingt mille peuples et ethnies qui ont laissé leur empreinte et fécondé Gaïa, notre astre doué de vie mais poursuivant son parcours solitaire dans le cosmos ?

 Le culturel immatériel pèse lourd, autant que des millénaires d’âges d’hommes inventifs, en tous lieux et en toutes circonstances, soucieux de laisser dans le temps long du monde, l’empreinte de leur passage qui resterait, comme eux, éphémère, si leur art de vivre et leur talent ne s’avisaient de les faire survivre, par leurs oeuvres, à leur propre mort.

 Sans l’art et son pouvoir symbolique, la trace d’un pied nu sur la plage terrestre pourrait bien être emportée par la vague inlassablement indifférente du temps, que les Anciens avaient raison d’incarner dans ce dieu Chronos qui dévore tout jusqu’à sa progéniture. De passage sur la houle de l’éphémère, la vie de chacun de nos peuples tente cependant de s’inscrire dans la durée, par sa culture, et le temps, ce grand sculpteur, a pris soin de lui donner forme et sens, s’octroyant la fantaisie de transformer un pas en pas de danse, une pensée en croyance, une parole en musique, une habitude en comportement signifiant.

 Défiant les lois naturelles de la physique, l’immatérielle production exprime la vie des hommes, confondus en termes d’espace et de temps, et requis de vivre et de produire de la beauté signifiante dans la chaîne continue de l’évolution de l’»hominité».

 Cette humanité des vivants est un legs inaliénable, nous lestant de la soutenable légèreté d’êtres, condamnés certes à la pesanteur, mais cédant à l’attraction permanente de leur production artistique qui exprime la relation de l’homme à l’homme, de l’homme à la nature, de l’homme à la cosmogonie de l’univers.

 Le patrimoine immatériel de l’homme est à la fois lourd et fragile, tel le témoin qui passe d’un athlète à l’autre dans un relais assurant la victoire, ou mieux encore ! tel le bâton d’Euclide à l’intérieur duquel le génial mathématicien aurait, dit-on, dissimulé un manuscrit menacé de disparition et qui apportait déjà la preuve que la Terre tourne.

 Le savant pouvait bien espérer en l’avenir de la science quand il misait ainsi sur la solidité d’une chaîne assurée par la «Confrérie des éveillés», pour reprendre le titre d’un récent ouvrage. Le découvreur savait qu’aucun des maillons n’était de nature à rompre, dans le processus d’une création en devenir. Nous savons comme lui que l’objet du relais est inestimable. Immatériel et inestimable. Lourd de conséquences en cas de perte. Et c’est bien tout le sens qu’il convient de donner à la formidable entreprise lancée par l’UNESCO, avec toute la détermination de son Directeur général, pour sauvegarder le patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

 Superbe gageure ! Ne rien perdre en aucun cas, à aucun prix, de ce qui a jailli et jaillit encore de l’esprit de l’homme, aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui. Ne rien perdre de ce quelque chose qui illumine d’une gerbe d’étincelles notre nuit terrienne.

 De la terre sèche et aride, il nous faut récolter, à pleines brassées, des moissons miraculeuses, vivant d’une existence pure et impalpable: l’expression et la gestuelle ancestrales, les théâtres d’ombre et ceux de lumière, les mélodies et les danses millénaires, tous les savoirs et savoir-faire du monde. Toutes choses qui rythment les pulsations de chaque groupe humain dans un mouvement permanent, et qui façonnent le label des identités nationales. Voilà l’immense gageure de l’UNESCO.

 Voilà aussi où résidait la difficulté d’une Convention qui devait «trouver un ensemble de principes universellement acceptable pour appréhender des situations et des données mouvantes. Non pas imposer un conservatisme figé de ces formes diverses, mais bien plutôt pour donner sens, forme, signification à ce qui pourrait relever d’un devoir collectif d’identification, de reconnaissance et de valorisation de ce patrimoine».

 Vous l’aurez deviné, c’est en ces termes-là que le 27 juin 2006, le Directeur général de l’UNESCO, Koïchiro Matsuura, définissait l’impératif éthique qui devait guider les Etats-parties embarqués dans une merveilleuse aventure, aussi extraordinaire que celle des Argonautes en quête d’une fabuleuse Toison d’or.

 Notre Toison d’or n’est pas un objet unique et simple, fût-il magique et légendaire. L’objet de notre quête n’est ni matériel ni localisé en une contrée qui serait une lointaine Colchide. Notre Toison d’or est disséminée partout dans le monde, mouvante et fluide, revêtant partout mille et une formes dans le rythme d’un temps immémorial. Plus complexe que celle de Jason, notre quête est démesurée, mais nullement décourageante, car elle est exaltante.

 Conscients de la valeur immatérielle de ce que nous voulons sauvegarder, nous avions hâte de nous mettre en route parce que nous savions, qu’au bout de notre voyage, nous attendait une récompense ultime: goûter les beautés partout où elles se trouvent, y compris et peut-être surtout, dans les endroits les plus reculés de la Terre. Nous savons, comme Benjamin Constant, que «sentir les beautés partout où elles se trouvent n’est pas une délicatesse de moins, mais une faculté de plus».

 Est-ce un hasard si cette heureuse initiative de l’UNESCO intervient à un moment de notre Histoire où se réalise, à marche forcée, une mondialisation qui tendrait à une centralisation uniforme, édulcorant parfums et couleurs qui font les identités différentielles ? Une mondialisation nivelante du prêt-à-penser, après le prêt-à-porter et le prêt-à-manger ? Si oui, saluons une nouvelle fois ce hasard qui sait, si souvent, bien faire les choses.

 Il me souvient en effet, que c’est en pleine période de classicisme européen triomphant, qu’une femme de lettres exceptionnelle s’était avisée d’introduire dans le domaine de l’art une idée fabuleuse: la relativité du goût. L’idée était non seulement moderne, mais aussi révolutionnaire.

 L’esprit classique européen, on le sait, allait de pair avec un absolutisme rigoriste qui s’érigeait à la fois en juge et en censeur. Etait inconvenant tout ce qui échappait aux critères du Beau, avec une majuscule ethnocentriste qui érigeait la supériorité arbitraire d’une certaine Académie.

 Et puis Madame de Staël vint, car c’est d’elle qu’il s’agit. Frondeuse et audacieuse, la Française alla humer l’air du Midi de son pays et s’avisa que la qualité de l’air n’y était pas la même que dans le Nord. Non pas meilleure, mais différente.

 Curieuse de tout et sans préjugés, Madame de Staël traversa alors la frontière, et d’un pas léger, découvrit l’Allemagne et son génie créateur. Une faculté supplémentaire venait d’être ajoutée au goût français qui se croyait unique, inégalable. Le Tout devenait Partie. L’Absolu devenait Relatif. Ce fut là une découverte majeure, celle-là même qui aujourd’hui encore a besoin d’être défendue, tant l’homme est frileux, enclin à ne rien voir au-delà de sa ligne d’horizon. Mais plus l’horizon s’éloigne, plus nos facultés s’accroissent et s’éveillent, et avec elles, nos sens engourdis par l’habitude.

 La découverte de Madame de Staël était fondatrice d’une discipline nouvelle qui nous apprend à ne pas voir le monde comme un entité majeure pilotant des satellites mineurs et dont la reconnaissance serait validée au cas par cas, souvent pour un temps, le temps d’une mode politique capricieuse et passagère.

 En mettant à égalité de production qualitative un espace du Nord et un espace du Midi, à l’intérieur d’un même pays, en équilibrant les plateaux de la balance esthétique entre deux pays étrangers l’un à l’autre, Madame de Staël modifiait la perception d’une réalité que l’on croyait connaître de toute éternité.

 Audacieuse et rebelle, la célèbre femme de lettres dévoilait, aux yeux de tous, le formidable spectacle de l’éventail d’un territoire humain dont la beauté tient tout entière dans sa diversité culturelle et identitaire. La vision nouvelle s’imposait ainsi en un semis d’îlots complémentaires, solidaires dans la grande communauté des hommes dans les «Archipels de la différence», selon l’excellente formule de Christian Ruby (1).

 Des archipels de la différence ? Voilà la configuration du royaume que nous défendons. Un royaume sans exil possible pour quiconque, fût-il le plus démuni des Terriens. Là-bas, se trouve notre richesse, dans ce royaume où il ne saurait y avoir de parent pauvre, d’exclusion pour cause de «minorité».

 Littérature orale, folklore, proverbes... Tout cela a été pendant longtemps balayé d’un trait de plume méprisant par les tenants d’une idéologie dominante, castratrice et arbitraire. Il est temps désormais de se défaire de la puissance trompeuse des majuscules injustes et injustifiées, qui érigent trop facilement des mascarades d’idoles ! De tourbe ou de glaise, de marbre ou d’or, toute statue mérite sa place dans notre «communauté en archipels».

 Il est plus que temps de considérer que toutes les productions de l’homme, jaillies de la terre nourricière, se situent à égalité dans l’intérêt et le plaisir qu’elles offrent à tous sur un même plateau servi à la table du monde. Impatients de goûter à la saveur de la différence, nous sommes en attente de toutes ces nourritures terrestres qui seront disposées dans une corbeille unique et généreuse à souhait, comme une sorte de corne d’abondance babélienne, riche de toutes les saveurs prisées par l’homme qui est autre, chaque fois, sans oublier d’être encore le même, toujours.

 Aussi bien, faut-il, avant de terminer, insister encore sur les enjeux de ce formidable accomplissement.

 Sauvegarder le patrimoine culturel immatériel ! Préserver des objets privés de consistance matérielle ! Quelle aventure insensée, n’est-ce pas ? N’y a-t-il rien de mieux à faire ? Les ressources financières engagées ne seraient-elles pas plus rentables si elles étaient consacrées aux chapitres lourds des guerres et des politiques qui aboutissent bien trop souvent à l’empoisonnement des eaux potables, à la défoliation, à l’anéantissement des espèces végétales et animales, et au crépuscule de la civilisation de l’homme ?

 Eh bien, non ! Tandis que certains prodiguent des crédits colossaux aux laboratoires qui fourbissent les armes chimiques, biologiques ou atomiques, l’UNESCO a décidé de sauvegarder le patrimoine culturel immatériel de l’homme. Rien moins que cela.

 Et pour quelle raison ? Parce que des hommes et des femmes, qui n’ont rien d’extraterrestres, pensent qu’il est important de combattre toutes les formes de chauvinisme culturel et d’enseigner le respect et l’admiration de l’autre.

 L’enjeu est gigantesque, propre à révolutionner les mentalités politiques matérialistes. L’immatériel patrimoine est une valeur en or qui contribue à la reconstruction d’un humanisme vraiment humain, dans un royaume sans exil pour personne. Un royaume qui aura pour devise la parole de Confucius:

 «Partage, distribution, voilà les fleurs de l’humanisme».

(1)         Christian Ruby: «Les Archipels de la différence», Paris, éditions du Félin, 1989.

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